[Interview] Sylvaine, chargée de recherche à l'INRA
Sylvaine Poret s'intéresse au commerce équitable en tant que chercheuse à l'INRA. Elle a notamment publiée un article sur Les défis du commerce équitable dans l'hémisphère Nord. Elle propose une fine analyse de la situation actuelle du commerce équitable.
Sylvaine, quel est le chiffre qui te paraît le plus important pour présenter le commerce équitable ?
Je relierai cette question à l'antépénultième question. Quand le commerce équitable est présenté, on trouve souvent cité le chiffre 0,01 %-0,02 % du commerce mondial en biens et services. Cela signifie peu de chose, car peu de filières sont concernées par ce concept. Un chiffre un peu plus parlant est le pourcentage de la production d’un bien commercialisé comme équitable.
Par exemple, le café équitable, produit phare du concept, ne représente que 0,34% de la production totale de café en volume. En ce sens, le commerce équitable est une démarche plus restreinte que le commerce éthique, qui encourage les entreprises à faire respecter les droits du travail dans le cadre du marché conventionnel. D'après Tristan Lecomte, acteur du commerce équitable, 97% des références vendues en GMS pourraient faire l’objet du commerce éthique, alors pour le commerce équitable, ce chiffre serait uniquement de 15%.
Une autre donnée importante, je pense, est la répartition entre les deux filières du commerce équitable : la filière labellisée (vision produit – Max Havelaar par exemple) et la filière intégrée ou spécialisée (vision organisation – Artisans du Monde). Le chiffre d’affaires réalisé avec les produits équitables vendus en Europe était estimé à 660 millions d’euros en 2004, dont 597 millions pour les produits labellisés, soit 90%.
Les produits alimentaires représentent les ¾ des ventes du commerce équitable. Comment expliquer ce phénomène ?
Un des objectifs du commerce équitable est de permettre aux petits producteurs défavorisés, présents principalement dans l’hémisphère Sud, de vendre le fruit de leur travail aux consommateurs de l’hémisphère Nord. Ces petits producteurs sont majoritairement des agriculteurs cultivant moins de quelques hectares en produits agricoles bruts ou peu transformés destinés à l’exportation, souvent au dépend de l’agriculture vivrière.
Quel est le produit qui a le plus grand potentiel de développement ?
Il est toujours difficile de faire de la prospective et ce n’est pas mon métier. Mais peut-être que le coton a un bon potentiel de développement, avec les entreprises conventionnels qui se tournent vers le coton bio et qui veulent se donner une image éthique et les entreprises dont l’activité se situe exclusivement dans une démarche écologique, équitable,... avec des produits créés pour les consommateurs du Nord. Finis les ponchos et bonnets péruviens qui grattent !
Comment expliques-tu la croissance de 166% du chiffre d’affaire du commerce équitable en Suède pour 2006-2007 ?
Je ne connais pas le cas de la Suède pour expliquer ce chiffre. Il s’agit peut-être uniquement d’un phénomène de rattrapage, étant donné qu’en 2005, les Suédois ne dépensaient que 1,02 € par an et par habitant pour des produits équitables (Norvégiens, 1,46 € ; Danois, 2,57 € ; Français, 1,71 €).
Ce rattrapage peut s’expliquer par le fait que la grande distribution, très concentrée dans ce pays, s’est peut-être lancée dans la revente de produits équitables. Ce qui semble cohérent avec l’information suivante : en 2008, la Suède est au premier rang mondial en ce qui concerne la responsabilité sociale des entreprises (RSE), selon un rapport influent publié par l’organisation sans but lucratif AccountAbility, le commerce équitable s’inscrivant parfaitement dans une démarche RSE. Cette réflexion n’est qu’une hypothèse devant être vérifiée.
Un français dépense en moyenne 5 fois d’argent pour des produits équitables qu’un suisse. Comment expliquer cette différence ? Comment augmenter la consommation des français ?
La Suisse est un cas très particulier ; le montant dépensé en produits équitables par les Suisses est relativement très élevé grâce à la banane équitable (50 % du marché des bananes). Cela s’explique par plusieurs choses. La Suisse n’a pas de lien historique avec des pays producteurs de bananes (ex-colonies), ce qui a permis de développer des standards différents.
Ainsi, certains grands distributeurs vendent la banane équitable en vrac, elle est ainsi devenue le produit standard des étals de fruits des grandes surfaces. Le développement du commerce équitable des bananes a été également favorisé par des associations d’aide aux producteurs, notamment Bananenfrauen.
Comment expliques-tu que la consommation des français reste faible alors que la notoriété du commerce équitable augmente sans cesse ?
Tout d’abord, il y a toujours une différence importante entre le déclaratif et l’acte d’achat d’un produit lorsque celui-ci possède des caractéristiques environnementales, sociales, éthiques. Cet attribut du produit non visible directement, valorisé par un label, a un caractère de « bien public ».
J’explique ce terme de théorie économique. Un consommateur trouve très bien d’aider les petits producteurs marginalisés en leur payant leur production un prix décent, mais s’il est le seul à acheter ce produit, rien ne changera pour les producteurs. C’est comme si, au moment de l’achat, ce consommateur se disait : « Pourquoi moi je vais payer plus pour ce produit ? Beaucoup d’autres ne vont pas le faire, pourquoi le ferais-je ? Ça ne changera rien ». Tout le monde doit contribuer pour que cela ait un sens. Le concept est un peu plus compliqué, mais voilà l’idée en gros.
Par ailleurs, comment mesurer la consommation équitable, c’est la question suivante.
Quel chiffre utiliser pour mesurer les progrès du commerce équitable ? Le chiffre d’affaire ? Le nombre de producteurs touchés ?
Utiliser le chiffre d'affaire et sa croissance, c’est très délicat, car une forte croissance du chiffre d’affaire peut être juste ponctuelle, liée à un événement particulier comme la mise en vente de produits équitables dans les nombreux magasins d’un grand distributeur. Pour le nombre de producteurs concernés, là aussi, c’est délicat, car beaucoup ne vendent qu’une faible part de leur production à la filière équitable (20 % en moyenne).
Du côté de la consommation, il serait intéressant de connaître le nombre d’acheteurs de produits équitables par pays et par an et le montant moyen de leurs achats. Actuellement, on divise le chiffre d’affaire équitable par le nombre d’habitants du pays. Ça n’a pas le même sens d’avoir beaucoup de consommateurs de produits équitables qui achètent peu que d’avoir peu de consommateurs qui n’achètent que des produits équitables. Et actuellement, on ne peut pas distinguer ces deux cas.
Du côté de la production, le même raisonnement s’applique. Il faudrait connaître le nombre de producteurs par pays et la part de leur production vendue dans la filière équitable.
Quel est le rôle de la recherche dans le mouvement global du commerce équitable ?
Comme dans beaucoup de domaines, la recherche a pour but de comprendre, de donner des arguments dans les débats des acteurs, d’évaluer.
Par exemple, de nombreux acteurs du secteur conventionnel fustigent le prix minimum garanti mis en place par le certificateur équitable Max Havelaar, car cela entrainerait une hausse de la production totale (ce prix attractif inciterait les producteurs à accroître les surfaces de production, mais tout ne pourrait pas être vendu dans la filière équitable), et donc une baisse des cours mondiaux c’est-à -dire les prix du produit payés aux producteurs non membre de la filière certifiée équitable. Dans un de mes travaux avec une collègue, nous montrons que l’introduction d’une filière de commerce équitable peut, à l’inverse, augmenter le prix du marché spot, en donnant plusieurs raisons.
Par ailleurs, les chercheurs peuvent tenter d’évaluer l’impact du commerce équitable sur les producteurs en termes de prix, de revenu, mais aussi sociaux, même si cela est très difficile.
Souhaites-tu ajouter quelque chose ?
Lorsqu’on travaille sur un tel sujet, il est toujours difficile pour un chercheur de rester neutre, de ne pas devenir partisan, militant. Par ailleurs, ayant une formation d’économiste mais aussi de statisticienne, je me méfie des chiffres annoncés. Il est impossible d’appréhender un phénomène par seulement quelques données. Cela explique mes propos prudents, modérés.
Pour aller plus loin :







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