[Interview] Max Havelaar et Artisans du Monde se félicitent de la création de la CNCE

Il y a deux semaines l'État a installé la Commission Nationale du Commerce Équitable destinée à valider les systèmes de garantie du commerce équitable. Pour savoir comment les acteurs historiques du commerce équitable ont accueilli la nouvelle nous avons posé quelques questions à Nicolas, responsable de la communication de Max Havelaar France et à Gérald, responsable Garantie à Artisans du Monde.

Logos équitables

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Gérald (Artisans du Monde) : Artisans du Monde a ouvert la voie du commerce équitable en France avec l’ouverture des premières boutiques en 1974. C’est le premier réseau de magasins spécialisés de commerce équitable en France et regroupe à ce jour près 160 associations locales, 140 points de vente (CA : 9,5 millions d’euros en 2008), animés par 6500 bénévoles adhérents et 85 salariés. Artisans du Monde travaille avec 120 organisations de producteurs partenaires dans 43 pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine.

Artisans du Monde, s’appuie sur 3 modes d’actions complémentaires et indissociables :
- la vente de produits du commerce équitable pour permettre aux producteurs de vivre dignement de leur travail
- l’éducation au commerce équitable pour permettre aux consommateurs d’être informés sur les dysfonctionnements du commerce international et de devenir des citoyens plus conscients et actifs dans leur choix de consommation;
- le plaidoyer, par le relais et l’organisation de campagnes d’opinion pour contribuer à changer les mécanismes du commerce international.

Nicolas (Max Havelaar) : Nous sommes une ONG qui gère le label international du commerce équitable Fairtrade / Max Havelaar. Nous n’achetons ni ne vendons rien. Le label met en relation des consommateurs ici avec des producteurs défavorisés d’Amérique Latine, d’Afrique et d’Asie. L’ONG est cogérée par des associations et par des représentants des producteurs. Son modèle est innovant et unique en son genre.

Le label Fairtrade / Max Havelaar propose un échange simple : ici, les consommateurs achètent l’un des 3000 produits qui portent le label, quelle que soit la marque. Là-bas, des producteurs défavorisés améliorent leur revenu, respectent l’environnement et s’unissent pour décider de leur avenir par eux-mêmes.

Qu’est-ce que change la création de la CNCE ? Est-ce que vous attendiez cette annonce avec impatience ?

Gérald : La création de la CNCE, attendue, concrétise l’engagement de l’Etat (loi de 2005 et décret de 2007) et son implication pour donner un cadre pour la reconnaissance des « bonnes pratiques » du commerce équitable. Il est trop tôt pour dire ce que changera la CNCE car cela dépendra notamment du nombre de demandeurs de la reconnaissance (c’est une démarche volontaire) et de la communication et information des consommateurs.

Nicolas : Nous nous en félicitons. Le gouvernement français reconnaît le travail accompli par le mouvement international du commerce équitable depuis plusieurs décennies. Cette reconnaissance de l’Etat permettra au commerce équitable de se différencier auprès du public par rapport à d’autres signes distinctifs ou simples assertions qui seraient moins exigeantes.

Qui composera cette commission ? Sur quels critères seront jugés les organismes certificateurs ?

Nicolas : La Commission sera composée de représentants des ministères concernés, d’acteurs du mouvement du commerce équitable et d’experts. Max Havelaar France et d’autres acteurs historiques du commerce équitable comme Artisans du Monde y disposeront d’un siège.

On dit que la « garantie Artisans du Monde » sera reconnue par cette commission. Qu’est-ce que c’est ?

Gérald : Le système de garantie de la fédération Artisans du Monde est une garantie « filière intégrée ». Cela signifie que l’ensemble des acteurs de la filière du Commerce équitable (producteurs, importateurs, distributeurs) doivent apporter des garanties sur la conformité de leurs pratiques au regard des critères du commerce équitable.

Le référentiel Artisans du Monde s’appuie sur le cahier des charges de la WFTO (organisation mondiale du commerce équitable) et une reconnaissance de plusieurs systèmes de garantie, internationalement reconnus, qui se combinent (WFTO et FLO pour l’essentiel) et un mécanisme d’évaluation d’Artisans du Monde qui s’appuie sur la méthodologie de l’EFTA (réseau européen des centrales d’achat de Commerce Équitable).

Est-ce qu’Artisans du Monde envisage d’utiliser d’autres garanties que le label Max Havelaar sur ses produits ?

Nous distribuons des produits alimentaires et artisanaux sous la marque Artisans du Monde, achetés auprès de fournisseurs et organisations de producteurs membres de la WFTO (organisation mondiale du commerce équitable).
Nous sommes par ailleurs ouverts à l’ensemble des garanties qui ont un cahier des charges exigeant et s’inscrivent dans une démarche d’économie solidaire.

Est-ce que la garantie Fairtrade / Max Havelaar est menacée ? Va-t-elle disparaître au profit d’autres certificateurs ?

Nicolas : Il n’y a aucune relation entre la mise en place de la CNCE et l’émergence d’autres certificateurs.

Le label Fairtrade / Max Havelaar est aujourd’hui le seul label du commerce équitable de dimension mondiale, puisqu’il est présent dans une soixantaine de pays consommateurs, et auprès des producteurs dans une soixantaine de pays également. Il n’y a pas de « menace », puisque depuis toujours, notre objectif est que le commerce équitable se développe.

On dit parfois que le commerce équitable représente 0,01% du commerce mondial. Il serait absurde de se disputer ces quelques dixièmes. Notre regard se porte plutôt vers les 99,9% qui restent à faire.

En France, la pluralité existe depuis l’origine du commerce équitable. Les certifications ESR d'Ecocert et Bio Equitable, combinant bio et commerce équitable, existent depuis 5 ans. Artisans du Monde existe depuis plus de 35 ans.

C’est pourquoi de nouveaux systèmes de garantie du commerce équitable ne peuvent être que bienvenues, à deux conditions :
1 - qu'elles soient au moins aussi exigeantes que les initiatives existantes : conditions commerciales dont prix plancher, prime, préfinancement ; renforcement de la capacité de négociation des organisations ; gestion des ressources et durabilité environnementale ; appui sur le terrain ; système participatif au niveau mondial...

2 - qu’elles ne participent pas à brouiller les repères pour les consommateurs, car ce serait contre-productif. Une communication, une transparence et une pédagogie très claires sont donc indispensables.

Pourquoi n’existe-t-il pas un label unique dans le commerce équitable ?

Gérald : Il existe deux types de garanties, « filière intégrée » et « filière labellisée », qui correspondent à des profils d’organisations et des visions différentes. Dans la filière intégrée, vous retrouvez, pour l’essentiel, des organisations de producteurs, des importateurs et distributeurs, dont l’objet et l’activité principale sont de promouvoir un développement durable par le commerce équitable. Ils visent à améliorer la situation des producteurs par le commerce mais également à changer les règles du commerce internationale par des campagnes d’opinion.

De plus, il est difficile de mettre d’accord l’ensemble des parties prenantes (producteurs, importateurs, …) sur un cahier des charges commun. WFTO et FLO ont réussi au travers d’une « charte commune » du commerce équitable.
Enfin, le développement durable est un segment porteur qui intéresse de fait le marché conventionnel et crée une demande pour de nouveaux labels, au risque d’être « moins disants ».

Nicolas : Le commerce équitable a toujours évolué avec une pluralité d’acteurs ayant des approches différentes mais complémentaires. C’est une très bonne chose, car c’est le propre d’un mouvement issu de la société civile.

Savez-vous comment sera financée cette commission ?

Gérald : Le fonctionnement de la CNCE devrait être financé par le « Secrétariat d’Etat chargé du commerce, de l’artisanat, des PME, du tourisme, des services de la consommation Â» et le « Secrétariat d’Etat à l’Ecologie Â».

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Gérald : La CNCE sera également un forum de discussion des acteurs français du commerce équitable qui pourra être une force de proposition sur différents sujets pouvant permettre le développement du commerce équitable : la commande publique, la régulation publique du commerce équitable au niveau de l’Union européenne, les pratiques des acteurs du commerce équitable en France (notamment des Grandes et Moyennes Surfaces), …

Nicolas : Je veux rappeler que tout cela ne doit pas nous faire perdre de vue l’objectif du commerce équitable qui est de contribuer à résorber durablement la pauvreté dans les pays en développement en s’attaquant aux racines du problème. Si on veut changer la donne, il faut que ces producteurs prennent en main leur propre destin. En effet, la pauvreté n’est pas seulement le fait de manquer d’argent à un moment donné. C’est avant tout le fait de ne pas être maître de son destin. C’est le fait d’être pris dans une logique de domination et dans une logique de survie au jour le jour. C’est cela que le commerce équitable cherche à combattre.

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