[Interview] « Tout commerce devrait être équitable »
Suite à la parution du livre "Pour un commerce juste : La Route du café, des Yungas à la Bretagne" j'ai rencontré les deux auteurs : Tugdual, journaliste et Bernard. Ils nous racontent les moments forts de leur voyage qui retrace le chemin du café, de la Bolivie, à la France.
Pourquoi avoir écrit ce livre ? Combien de temps cela vous a-t-il demandé ?
Tugdual Ruellan : Bernard Bruel et moi-même sommes réunis par la passion de l’Amérique latine depuis près de trente-cinq ans. Par ailleurs, en tant que journaliste, je suis avec beaucoup d’intérêt, l’aventure lancée en 1993 par Yves Thébault (directeur du centre d’aide par le travail de Bain-de-Bretagne), Olivier Bernadas (créateur de la société Lobodis) et Guy Durand (premier président de Max Havelaar France).
Ils étaient alors les premiers à France à vouloir construire une filière complète autour du
commerce du café équitable. En 2004, lors de la quinzaine du commerce équitable, j’ai eu l’occasion d’animer une rencontre avec les petits producteurs, invités par Lobodis. Spontanément, les représentants de la coopérative Villa Oriente nous ont invités à aller les rencontrer.
Bernard m’avait alors proposé de partir en Bolivie, avec mon fils et son amie, à la rencontre d’amis musiciens. L’occasion était trop belle pour rater ce rendez-vous. En 2006, nous étions accueillis à bras ouverts dans les plantations des Yungas, aux frontières de l’Amazonie. Le président de la coopérative nous a confiés que les visiteurs étaient rares (il faut dire que la route, nommée route de la mort, est particulièrement dangereuse).
Vu la teneur des échanges que nous avons eus, la grande confiance et l’immense espoir attendu par le biais du commerce équitable, nous ne pouvions pas garder tout cela pour nous. Ce livre est en fait un hommage rendu à ces pionniers qui se sont lancés dans cette aventure économique alors que personne n’y croyait et à tous ces hommes et femmes qui travaillent pour nous offrir un produit de qualité.
Nous avons constaté sur place les effets que pouvaient avoir le commerce équitable sur le développement local. Nous avons souhaité être le porte-parole des producteurs d’autant que ce commerce est fragile et peut à tout moment être récupéré… maintenant qu’il devient lucratif. Nous avons travaillé sur ce projet d’édition tout au long de l’année 2009 grâce à l’enthousiasme et le soutien sans faille d’Yves Thébault qui a tout de suite été partant. Ma femme, Béatrice, a alors décidé de créer sa maison d’édition, qu’elle a nommée Rives d’Arz, un projet auquel elle tenait depuis plusieurs années avec une collection spécifique : « Routes solidaires ».
Vous expliquez dans le livre que seul le café de première qualité est vendu à un prix fixe garanti. N’est-ce pas une astuce pour ne pas payer convenablement les producteurs sur la majorité de la production ?
Bernard Bruel : Nous présentons dans ce livre le concept du commerce équitable. Grâce à ce label, le café est acheté aux petits producteurs à un prix fixe garanti supérieur au cours mondial. Ce n'est donc pas le café de première qualité dont le prix est garanti mais bien l'ensemble des cafés produits dans le cadre de la labellisation commerce équitable.
Dans la coopérative que vous nous avons visitée, c'est plus de 60 % de la production qui bénéficie de ce label. Les producteurs cherchent justement à augmenter la production qui leur est achetée à un juste prix et depuis longtemps ils veulent éviter de vendre leur production à ces « coyotes » qui tentent de la leur acheter au prix le plus bas.
Pourquoi avoir choisi de parler de la société Lobodis ?
TR : Ce n’est pas tant de la société que nous parlons mais bien des hommes et des femmes qui l’ont créée et qui l’animent aujourd’hui, avec le même enthousiasme, sans avoir perdu leur âme. Rappelons qu’en 1993, lorsqu’Olivier Bernadas a créé cette société, le concept de commerce équitable naissait et que les filières commençaient à se construire.
Les nouveaux dirigeants de Lobodis semblent visiblement poursuivre la même philosophie initiée par Olivier Bernadas. De plus, cette histoire est née dans l’Ouest de la France, là où nous vivons, et ce type de société était alors unique en Bretagne.
Comment décririez-vous l’impact du commerce équitable en Bolivie ? La filière du café équitable a-t-elle un impact en France aussi ?
TR : L’impact se mesure par une quantité de petites choses qui ajoutées les unes aux autres font naître fierté et espoir en un devenir meilleur. Les personnes que nous avons rencontrées ont connu la grande pauvreté, l’exploitation et l’injustice totale. Depuis quinze ans, ils ont évolué dans leurs techniques culturales, dans leur mode d’organisation et de production, dans leur démarche qualité.
Les jeunes sont partis se former et reviennent, forts de nouvelles compétences, pour poursuivre l’œuvre initiée par la communauté. Les enfants disposent d’une école sur place avec un instituteur, des moyens pédagogiques (même s’ils restent encore insuffisants). Les producteurs confrontent leurs pratiques, mutualisent des moyens. La coopérative s’est achetée un camion, a construit des locaux, un centre de séchage. Lobodis paye avant la récolte, assurant ainsi une avance de trésorerie et donc des possibilités d’investissement.
BB : Nous avons observé dans les coopératives que nous avons visitées un réel impact positif du commerce équitable sur la vie des populations. Amélioration de leur outil de travail collectif au sein de la coopérative et amélioration de leurs conditions de vie grâce à l'argent du commerce équitable (par exemple amélioration de leur habitat, l'installation de plaques solaires...)
Je pense que cette notion de commerce équitable est en train de sensibiliser les consommateurs français au fait qu'ici également leurs achats devraient être équitables. Je pense en particulier aux producteurs de denrées agricoles qui eux aussi devraient être rémunérés au juste prix pour leur production. D'où le développement des réseaux de distribution locale dans lesquels la répartition de la valeur ajoutée me paraît plus juste.
Au cours de votre voyage quel est le moment qui vous a le plus
marqué ?
TR : C’est finalement lorsque les trente producteurs se sont arrêtés dans leur travail pour nous accueillir. Nous nous sommes retrouvés face à eux dans le local de réunion. Les témoignages se sont succédés.
A la fin, l’un d’entre eux, Celestin Saqua, s’est levé pour nous dire : « Nous sommes fiers de savoir que toutes les informations que nous vous transmettons vont parvenir sur le continent européen, en France. Nous cherchons encore et toujours à améliorer notre production. A une condition : c’est que vous consommiez encore plus de notre café en Europe ! Nous sommes des personnes humbles mais nous avons cette volonté d’améliorer notre production et nous espérons le soutien de notre gouvernement. Dites bien à vos amis Français qu’il faut continuer à boire de notre café. C’est notre plus grande fierté. »
Le deuxième grand moment, c’est de voir le soutien qu’apporte à notre démarche l’ambassadrice de l’Etat plurinational de Bolivie en France, Madame Luzmila Carpio, grande chanteuse, qui se bat depuis des années pour la justice et l’égalité. Elle nous a reçu récemment à l’ambassade et nous a proposé de faire parvenir personnellement l’ouvrage au président bolivien, Evo Morales.
BB : Ce qui m'a le plus marqué, c'est l'attachement de l'ensemble des acteurs de la filière équitable à leurs produits. Ils en sont fiers, aussi bien les producteurs dans leurs parcelles que les ouvrières qui en effectuent le tri, et tous nous ont chargé d'adresser aux consommateurs français un message de satisfaction par rapport à ce concept du commerce équitable.
Qu’est-ce que l’association Internotes ?
TR : Nous sommes tous deux passionnés par les musiques du monde et plus particulièrement les populations d’Amérique du Sud. Nous avons créé en 2006 l’association Internotes dont le but est le soutien à des initiatives locales dans le monde autour de la musique.
BB : Un des projets soutenus par notre association depuis ce voyage est le soutien et la promotion du travail de ces petits producteurs de café. Ils nous ont convaincu de leur courage et de leur satisfaction, nous avons à cœur de diffuser leur message et de soutenir leur travail à notre échelle et avec nos moyens.
Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
TR : C’est une belle histoire de rencontres, du développement durable à l’état pur avec une chaîne de solidarité d’un bout à l’autre de la planète : des petits producteurs, exploités pendant des années par des commerçants peu scrupuleux (qu’ils nomment encore les coyotes) et à l’autre, des personnes en situation de handicap qui torréfient et ensachent le café avant de le distribuer partout en France. Un bon exemple qui montre, comme le souligne Roger Simon, « maître » torréfacteur du CAT de Bain-de-Bretagne, que tout commerce devrait être équitable…
BB : Je voudrais simplement vous remercier de nous aider à diffuser ce message de satisfaction et d'être vous aussi solidaire avec ces petits producteurs.
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