Si les oliviers savaient qui les a plantés, leur huile deviendrait des larmes
A l'initiative d’une militante du CCFD, Couleurs Sensations organise une première : un voyage en Palestine et Israël basé sur des rencontres : découverte du territoire - Jérusalem, Bethléem, Hébron, Nazareth, Jaffa, Naplouse, Ramallah -, du quotidien vécu par les Palestiniens (hébergement chez l’habitant, transport collectif, passage de check points…) et, bien entendu, rencontres avec des structures palestiniennes, des mouvements pacifistes israéliens.
Le séjour est organisé sur place par l’agence palestinienne « Groupe de tourisme alternatif ». Pour ces militants palestiniens, accueillir des touristes leur permet de montrer leur patrimoine, de témoigner de leur vie quotidienne, mais également de « percevoir une solidarité au-delà de notre enfermement ».
Qu’attendez-vous de nous ?
A la question : « qu’attendez-vous de nous ? », la réponse est invariable : écrivez à vos élus et témoignez de ce que vous avez vu !
Bien sûr, j’étais sensibilisé à la question palestinienne, je m’étais documenté,
bien sûr, j’ai vu des reportages sur le mur,
bien sûr, j’étais conscient de la souffrance vécue par le peuple palestinien,
bien sûr, je voyais la paix comme une ligne floue à l’horizon,
bien sûr, bien sûr...
Mais là je me suis trouvé confronté à « une autre dimension »,
j’ai perçu combien l’humiliation est intégrée aux rapports de domination,
j’ai compris que le rôle du mur, bien avant l’aspect sécuritaire (qu’il ne faut pas nier) est de confisquer des terres et rejeter un Peuple.
Nous avons entendu ces femmes, ces hommes espérer que leurs enfants ne soient pas des martyrs,
nous avons rencontré ces militants qui cherchent à ce que les enfants « soient en paix avec eux-mêmes, car il ne pourra y avoir de paix avec les autres sans cela ».
Comment raconter un tel séjour ?
Comment témoigner de cette réalité où les check-points se créent continuellement - 101 lieux de fermeture dans la vieille ville et 17 check-points à Hébron (chiffres de l’ONU) - et Rashid, un de nos accompagnateurs, refoulé car sa pièce d’identité n’est pas en odeur de sainteté ce jour-là ?
« Parfois on nous prend notre carte d’identité, on nous dit « attendez-là ». Un militaire nous la rapporte au bout de trois ou quatre heures, on nous demande de nous déshabiller où l'on refuse tout passage parce qu’un dignitaire se rend à Jérusalem »
Comment témoigner de ces routes différenciées larges et bien entretenues pour les Israéliens, simples corridors sinueux pour les Palestiniens ? Notre guide et notre chauffeur (tous deux Palestiniens) ne peuvent prendre la même route pour se rendre à Jéricho, car leur carte d‘identité ne leur permet pas...
Comment témoigner de la place de l’éducation « l’éducation est la seule chose que nous possédons ». Mais qui débouche sur une absence de perspectives professionnelles ce qui poussent les jeunes qui se refusent à devenir chômeur (60 % de la population) à s’exiler (principalement dans les pays du Golfe) ?
Un couvre feu permanent
Comment témoigner de Naplouse « ville palestinienne le jour et israélienne la nuit » où même les policiers palestiniens ont ordre de ne pas sortir après la tombée de la nuit afin de ne pas être la cible des militaires israéliens ? « Votre simple présence va peut-être nous éviter une descente de l’armée cette nuit... »
Comment témoigner de ces oliviers, situés près de maison familiale, dont l’accès est suspendu au bon vouloir des militaires... et désormais distants d’une douzaine de kilomètres ? Le chef de famille peut demander une autorisation pour lui, sa femme, ses filles et un âne (mais pas pour ses fils), quand il ne s’agit pas d’une terre purement et simplement confisquée (sans indemnité)…
Comment témoigner de ce barrage militaire à Massarah où nous avons été bloqués car nous voulions être solidaires de ces femmes qui manifestent hebdomadairement devant le mur et où 5 Israéliens ont été arrêtés car ils s’y rendaient également ?
Comment témoigner de ces colonies, d’abord de simples bungalows déposés sur un terrain, transformés ensuite en construction en dur, puis installation de barbelés, gardiennage militaire ? Jeu de go, grandeur nature, création de bantoustans, encerclement des localités palestiniennes en total opposition aux accords d’Oslo.
Comment témoigner de ces rencontres interdites, comme l’exprime Tamar, israélienne, animatrice au mémorial juif « Yad Vachem » ? « Je ne peux me rendre en territoire palestinien, officiellement pour raison de sécurité, mais en réalité : ne pas voir ce qui se passe de l’autre côté du mur, ne pas savoir, éviter tout contact avec les Palestiniens. Se connaître est dangereux ! »
Comment témoigner de cet accès limité à l’eau (un tiers des puits palestiniens se trouvent de l’autre côté du mur) qui arrive tous les trois ou cinq jours en fonction des localités « revendue deux fois plus cher qu’ils la vendent aux Israéliens » ?
Comment témoigner de cette volonté de paix maintes et maintes fois exprimée : « l’occupation ne se calcule pas en nombre de tués, mais en absence de liberté, de souffrance, de persécution, d’humiliation » ?
Comment témoigner de cette violence ?
Comment témoigner de cette violence : 373 Palestiniens et 13 Israéliens tués en 2007 (chiffres de l’ONU) ? Durant notre séjour, le 20 mai, un jeune de 14 ans, qui se rend de Naplouse à Ramallah (soit deux villes palestiniennes en Cisjordanie) est arrêté à un check point. Les militaires lui ordonnent de retirer son tee-shirt afin de voir s’il n’a pas d’arme sur lui. Il a un téléphone portable avec des écouteurs. Les militaires l’abattent et déclarent ensuite à la famille « c’est une erreur »...
Comment témoigner des habitants des camps de réfugiés, tel celui d’Askar 1 (6 000 habitants sur 1 km2) où demeure vivante l’expulsion de leur terre, de leur maison de Lod il y a 60 ans, qu’ils n’ont jamais revues, bien que situées à 50 km de là ? La clé de la maison, pendue au mur en ultime souvenir symbolique...
Comment témoigner de la position de la communauté internationale « le vrai mur, c’est la communauté internationale, c’est le premier mur à abattre » (Valérie Féron journaliste à Jérusalem) ? « Quand il y avait les tanks, l’opposition était visible, on en parlait dans le monde entier. Aujourd’hui, c’est pire encore, c’est l’écrasement dans l’indifférence générale » (Nabil de Naplouse).
Comment témoigner de cette jeunesse qui n’aura connu que la violence physique, les manques, les pressions, l’humiliation de ses parents comme parcours d’enfance, d’adolescence ?
Comment témoigner de ce mur de près de 750 km (alors que la ligne verte en fait 350) ? On dit « le mur c’est pour la sécurité, il sépare les Palestiniens des Israéliens. C’est faux, il sépare les Palestiniens des Palestiniens et les Palestiniens de leurs terres. Il contourne les terres sur le principe : voler le maximum de terres, avec le minimum de Palestiniens ».
Alors, comment faites-vous pour supporter ?
« On s’habitue et ce n’est pas normal » (Férouz)
Il y a ces Palestinien(ne)s, des Israélien(ne)s qui dans les contraintes du quotidien cherchent, pas à pas à œuvrer...
Il y a Anna et Fahdi de l’association « Sadaka Reut » à Jaffa qui regroupe Israéliens et Palestiniens et qui mène des actions auprès des jeunes avec une pédagogie créative afin qu’ils expriment un message. Leur parcours sont parallèles...
Anna la coordinatrice jeune est juive . Elle a vécu son enfance, sa jeunesse, dans une famille de classe moyenne, « de gauche, très sensible aux droits humains ; on parlait peu de l’histoire, 1948 était évoqué comme une création positive ».
« J’allai à l’école juive : l’éducation est l’outil central de la transmission de l’identité juive : valeurs, histoire, formation, etc. Je n’ai jamais rencontré de Palestinien avant l’université.
J’ai grandi avec une grande fierté d’être israélienne et un esprit social et collectif très développé pour rendre à l’état la fierté qu’il m’a offerte.
L’armée est également centrale pour la création de l’identité : donner à notre tour ce que nous avons reçu. Même si tu es critique, dès que tu vas à l’armée (deux ans), tu justifies ton rôle ; ton environnement te pousse à y aller, à accepter la situation.
A force de lire, de m’interroger, cela remettait en question l’intégralité « de la bulle » -d’où je viens, où je vais et comment j’y vais-. C’est du tout ou rien. Quand je suis sortie de la bulle je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas grand monde à l’extérieur de la bulle et cela devient très difficile et douloureux quand tu te rends comptes que tu n’es plus rien dans ton origine, que tu n’as plus de place dans l’histoire qui est véhiculée. »
Fahdi, son collègue directeur, est palestinien « arabe de nationalité israélienne ». En 1948 ses parents durent s’enfuir de leur village, distant de quelques kilomètres, qu’ils n’ont jamais revu.
Il a vécu dans un village palestinien en Israël, a été dans une école arabe « dont l’histoire tente de liquider le passé : démarche pour contrôler la symbolique, le savoir, la conscience. Schizophrène est un mot clé : les juifs ne voient rien autour d’eux et les jeunes Palestiniens (d’Israël) sont dans le flou quant à leurs apports extérieurs alors que leurs parents, ont connu la réalité : pour ma grand-mère, la vie s’est arrêtée en 48 et elle vit toujours dans sa mémoire »
Il a refusé de faire l’armée. « Comme j’étais un jeune doué, dans l’enseignement supérieur ont m’a envoyé dans une classe où nous étions 10 Palestiniens pour 300 Israéliens. J’ai eu une prise de conscience que l’on peut être amis (avoir une intimité), mais qu’il y a des obstacles collectifs (identitaires) . 1948 voit la concrétisation du rêve collectif des Israéliens et a créé les réfugiés palestiniens : d’un côté l’indépendance, de l’autre la catastrophe.
Pour trouver une solution au problème juif, ils ont créés le problème palestinien. Israël cherche à dissocier les Palestiniens en catégories (Palestiniens de nationalité israélienne, Palestiniens de Jérusalem est -qui n’ont pas la nationalité israélienne, mais on le droit de circuler-, Palestiniens des territoires occupés , réfugiés), mais tous parlent de leur terre volée. Ils ne croient pas à ce projet de sécurité, mais en un projet colonialiste. »
L’association Al Rowwad
Il y a Abdelfattah directeur de l’association Al Rowwad dans la camp d’Aida à Bethléem , créé en 1948 et géré par l’UNRWA (Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens).
L’association s’est constituée afin de « résister par notre art, notre expression, notre culture, notre bonté, notre beauté, notre humanité. On perd une partie de notre humanité en étant violent. Nous ne voulons pas que nos enfants ne soient que des chiffres, des martyrs ou des enfants estropiés à vie ». Plus de 3 000 enfants et jeunes sont concernés, ainsi que 500 adultes.
« Pour un enfant palestinien la paix ne veut rien dire, c’est un mot abstrait car vidé de sens par les personnes qui sont censées les défendre. Il faut leur donner les moyens de trouver le sens de ces valeurs. Permettre aux jeunes de s’exprimer et s’attacher à cette terre, qui est la leur, tout en leur permettant de rencontrer d’autres gens. Nous prônons la non-violence à nos enfants dans un rapport d’humain à humain. Les stéréotypes nous emprisonnent en Palestine, mais également de par le monde. On ne veut pas de l’intervention humanitaire, on veut de la solidarité basée sur le droit. »
« Sans culture on ne peut pas gagner la lutte. On est vivant : on écrit et lit des poèmes, on compose des musiques, on chante... c’est notre contribution à la civilisation humaine et pas seulement à la société palestinienne.
Il existe chez les Palestiniens un espoir de survie, même si nombreux sont ceux qui ne perçoivent pas d’espoir de paix, d’évolution de leur situation pour eux, pour leurs enfants, cependant ils cherchent à transmettre une foi en l’avenir qui leur permettent de tenir, de résister à l’occupation, aux tracasseries et aux difficultés quotidiennes.
Chacun cherche à combattre à sa manière, mais tous restent attachés à la vie, à leurs enfants. Jean Moulin a été considéré comme un résistant, mais aussi comme un terroriste pas les Allemands. Nous ne perdons pas espoir, car sinon nous perdrions le peu de possibilité que nous avons. »
Ils ne sont pas seuls
Et puis il y a Nafez directeur de la Bibliothèque pour la Paix à Hébron qui organise une campagne de sensibilisation « Visez la lecture aux check points », mini-bibliothèques ambulantes : chaque chauffeur de taxi dispose d’un cartable avec sept livres (sept étant le nombre maximum de passagers). Les occupants peuvent bénéficier d’un livre et l’emporter chez eux. « Notre projet est de faire adopter en 2010 par l’Autorité palestinienne un principe de non-violence et de faire naître une 3ème Intifada avec la non-violence. »
Et puis il y a Esther, israélienne de l’association « Zochkrot » (Souviens-toi) à Jaffa composée de professeurs d’histoire principalement, qui cherche à faire connaître la véritable histoire : « il ne peut y avoir de paix si nous ne la bâtissons pas sur le socle qu’est l’histoire véritable de nos Peuples. »
Et puis il y a Suzanne d’Handicraft Coopérative Society de Bethléem qui vend la production d’artisanat localement et dans le cadre du commerce équitable : « Si économiquement il nous est important de vendre, plus essentiel encore est de faire connaître la culture palestinienne. On ne fait pas la charité, on vend des créations. »
Ils ne sont pas seuls, mais… Il faut se reconstruire, avant d’envisager le dialogue israélo – palestinien. « Existence », avant « coexistence » . (Michel Warschawski du Centre d’information alternatif).
Un espoir
Un espoir que les Palestiniens pleurent comme s’ils cherchaient à l’arroser de leurs larmes pour lui permettre d’éclore,
un espoir que les Palestiniens, que des Israéliens rêvent au-delà de la ligne d’horizon où se couche le soleil, mais où il renaît chaque matin,
un espoir qui se cherche, qui se fortifie dans le regard des enfants où le rêve naît de la souffrance
un espoir qui ne se concrétisera pas sans un engagement partagé sur la terre de Palestine, sur la terre d’Israël, mais également sur la terre des cinq continents...
Philippe Savoye,
Bénévole à Artisans du Monde Crolles
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